La Fille en Conserve - ECR














Aliénor était triste parce qu'elle était seule. Pour un meilleur effet tragique, on aurait pu dire qu'elle était très malheureuse, parce qu'elle était très seule, mais cela aurait été bien incorrect et bien injuste envers tous ceux qui étaient dans sa vie.

En réalité, Aliénor n'était pas seule du tout: elle avait encore ses parents et tous ses grands-parents, elle avait un grand frère, des brouettées d'amis de tous âges et de tous milieux, des collègues gentils à la librairie, des collègues idiots aussi (et il s'agissait souvent des mêmes), elle avait enfin une vieille voisine dont le petit chat blanc, Gabardine, venait souvent dormir sur son paillasson. Pourtant, malgré les voisins, les collègues, les amis et la famille, Aliénor se sentait seule.



Lorsqu'elle rentrait chez elle, elle lisait son courrier, se faisait à manger en écoutant un disque et s'asseyait enfin dans un grand fauteuil bleu. Parfois, elle lisait, mais plus souvent encore, elle réfléchissait et lorsqu'elle s'y mettait, sa grande solitude lui sautait aux yeux.



Elle aurait aimé avoir auprès d'elle quelqu'un avec qui elle aurait pu partager les bonnes choses comme les mauvaises, jusqu'au moindre soupir: une phrase dans ce livre, la forme amusante qu'avait prise un nuage plus tôt dans la journée, cet accord compliqué qui la faisait trembler, le goût de brûlé de ses courgettes au four, les météores et la pêche au filet.





Elle aurait aimé avoir auprès d'elle quelqu'un qui lui irait comme un gant. Ses amis et les quelques amoureuses qu'elle avait pu avoir jusque là, ne lui étaient jamais allés que comme des mitaines: ils lui tenaient chaud, au coeur et à l'esprit, mais laissaient toujours un petit morceau d'elle glacé et sans protection. Tous semblaient trop petits pour la contenir et ce n'est guère surprenant, parce qu'Aliénor avait, malgré saon apparente simplicité, un esprit un peu grand et très éparpillé. Elle vivait sans folies mais était compliquée: elle aimait tout trop fort, réfléchissait à tout et se perdait souvent dans les profonds tiroirs qu'elle avait à la fois dans la tête et le coeur.



Dans son grand fauteil bleu, elle pensait à cela et le plus agaçant pour elle était bien de se dire que c'était très normal: une personne qui lui irait parfaitement, comme un gant, était impossible à trouver. Elle connaissait les statistiques et la diversité, la chance et les probabilités et le résultat des calculs était toujours le même: il allait lui falloir se contenter de mitaines. Alors elle buvait une grande gorgée de chocolat chaud aux épices et se disait qu'au fond, elle était déjà très chanceuse d'avoir ce qu'elle avait. Elle changeait de disque et lisait jusqu'à tomber de fatigue dans son fauteuil. Puis, elle se réveillait en retard pour aller au travail et se préparait en hâte. Une nouvelle journée commençait alors, différente en tout, mais qui serait semblable à la veille dès qu'elle s'installerait de nouveau dans son grand fauteuil bleu.

Illustration temporaire.


Aliénor était abonnée à un journal qu'elle ne lisait pas: elle ne l'ouvrait que pour la page des bandes-dessinées dont elle et sa voisine étaient friandes, car il y en avait une qui racontait les aventures d'un petit chat blanc en tout point semblable à Gabardine. Ce jour là pourtant, elle ne trouvait pas les bandes-dessinées et commençait à pester lorsqu'elle tomba sur la page des petites annonces commerciales. En plein milieu, dans un joli encadré, son regard attrapa les mots suivants 'Assez de la solitude?' et il fallait qu'Aliénor se sentit vraiment seule et triste de l'être, car au lieu de refermer le journal, elle lut la suite.



'Assez de la solitude?

Essayez l'amour en conserve!

Il vous suffit de nous retourner le questionnaire en page 28 dûment rempli, et vous recevrez sous huit jours ouvrables une conserve contenant l'amour de votre vie, entièrement personnalisé, fabriqué avec le plus grand soin dans nos ateliers, livré avec son guide de mise en marche, tout cela pour le prix d'un litre d'eau, car l'amour est un produit naturel et vital pour lequel il serait honteux de réclamer une rétribution (payable en timbres à inclure dans l'enveloppe).

L'amour en conserve: la solution longue-conservation contre les solitudes tenaces!'





Aliénor resta estomaquée, ne sachant trop s'il s'agissait ou non d'un canular, puis elle éclata de rire et décida d'aller jeter un oeil au questionnaire indiqué.



Les questions étaient très étranges et portaient sur tous les sujets imaginables. Elle réfléchit longtemps, mais après avoir exploré toutes les conséquences possibles, elle ne trouva aucun argument valable pour ne pas essayer de passer une commande. Au pire, elle perdait du temps et quelques timbres, au mieux, cela fonctionnait et elle recevrait bien une conserve dans les semaines suivantes. Et même s'il on admettait qu'il fut possible de faire tenir une personne toute entière dans une boîte de conserve (ce dont sa raison doutait, mais elle ne s'arrêtait pas à cela), que risquait-elle? Au pire, elle aurait une amie de plus, au mieux, l'annonce tenait sa promesse et elle recevrait la personne dont elle avait toujours rêvé. Pourquoi ne pas essayer?



Elle répondit alors à toutes les questions, celles qui portaient sur les plats qu'elle préférait, celle qui lui demandait en quel animal elle aimerait être réincarnée, le parfum de son shampooing, la couleur des montures de ses lunettes de piscine, l'envergure de ses bras et les formes qu'elle aimait voir dans les tableaux abstraits. Il était précisé qu'elle devait répondre 'avec sincérité' et elle découvrit qu'il était difficile d'être sincère lorsque l'on parlait de soi. Néanmoins, elle remplit le questionnaire avec précision, ajouta trois timbres à son envoi et posta la lettre en riant encore. Une heure à peine après, elle vaquait à ses occupations habituelles.



Elle ne se souvenait plus du tout de cet épisode lorsqu'une semaine plus tard elle croisa le facteur dans l'entrée, en rentrant de ses courses.

Il lui apportait un colis très banal, qu'elle posa sur la tablette avec le reste de son courrier pour mieux l'ouvrir. Elle glissa une clef dans l'interstice, sous le ruban adhésif, et le petit paquet s'ouvrit sur un nuage de polystyrène rose. Elle y plongea la main et en sortit une grosse boîte de conserve flanquée d'un gros coeur, ainsi qu'une enveloppe bleue. Aliénor se mit à rire de bon coeur. Elle retourna la boîte de conserve dans tous les sens pour y chercher la date de péremption. 'Une amoureuse périmée' se dit-elle 'voilà qui serait fâcheux!' Et elle rit de plus belle.

Elle découpa l'enveloppe, survola la lettre et les instructions qui s'y trouvaient et ne regarda même pas le verso de la dernière page du livret. La première page expliquait comment faire 'germer' le contenu de la boîte. Elle posa le livret d'instructions et s'arma d'un ouvre-boîtes, vida le mélange que la conserve contenait dans une petite bassine qu'elle déposa au fond de sa baignoire, posa un tee-shirt et un jean sur le lavabo et partit s'asseoir sur son grand fauteuil avec un paquet de chips au vinaigre, gloussant encore de l'absurdité et de la drôlerie de ce qu'elle venait de faire. Si on en croyait le mode d'emploi, le lendemain matin, l'amour de sa vie devait se trouver à ses côtés, dans les vêtements qu'elle avait déposés à son attention, mais Aliénor se voyait déjà vider la bassine, en se moquant de sa propre sottise. Cela lui fit un pincement au coeur, car en vérité, elle espérait un tout petit peu que cette histoire farfelue fonctionnerait vraiment, mais elle n'y pensa plus et s'endormit, rêvant de boîtes de conserves chevauchant des chats blancs dans des océans de polystyrène rose.



Le lendemain, elle se réveilla comme à son habitude très à la traîne, ne remarquant même pas le plaid dont elle se découvrit et qu'elle n'avait pas mis elle-même la veille au soir, ni la bassine vide dans la baignoire tandis qu'elle se brossait les dents. Ce n'est qu'en passant dans l'entrée pour enfiler ses chaussures qu'elle remarqua à travers la petite ouverture communicante que la cuisine était allumée. Elle crut s'évanouir quand une petite voix dernière elle lui murmura 'bon courage pour ta journée ma jolie'. Elle se retourna vivement et se retrouva nez à nez avec une très belle jeune femme, qui lui tendait un gobelet de café noir à la cannelle (préparé exactement comme elle le faisait elle-même!) et qui portait son jean et son tee-shirt. Aliénor était déjà tout à fait en retard quand elle se décida à appeler le travail pour dire qu'elle ne viendrait pas.



Elle passa toute la journée à faire la connaissance d'Achika, mais était-ce nécessaire? Il lui semblait qu'elle la connaissait déjà et elle aimait beaucoup les points communs qu'elle se découvrait avec elle. Pourtant, la journée passa, et quinze autres après elle, pendant lesquelles peu à peu Aliénor se lassait d'Achika. Cette dernière était pourtant très belle, mais ne réservait guère de surprises et Aliénor réalisait avec tristesse qu'elle n'était pas amoureuse comme elle aurait dû l'être, parce qu'Achika ressemblait bien trop à ce dont elle rêvait le plus.

Aliénor reprit le travail. Bien sûr, elle était contente de rentrer et de cuisiner des courgettes brûlées avec Achika, contente aussi de pouvoir écouter son disque préféré en sa compagnie en sachant qu'elles l'aimaient autant toutes les deux et pouvaient en discuter, mais quelque chose clochait, Achika aurait dû lui aller comme un gant, mais malgré ça, elle n'était jamais qu'une mitaine...



Aliénor se sentait de plus en plus seule et malheureuse et Achika ne pouvait pas la réconforter, parce que le moindre des mots qu'elle utilisait pour consoler son amoureuse, Aliénor le connaissait déjà pour l'espérer très fort et cela ne faisait que renforcer sa tristesse. Achika n'avait nulle part où se tourner et ne pouvait que patienter auprès d'Aliénor, dans l'espoir que celle-ci l'aime un peu plus: elle avait été créée pour cela (elle n'en avait pas conscience pourtant) et tous ses souvenirs, même s'ils étaient artificiels (elle ne s'en rendait pas plus compte), lui rappelaient qu'elle avait attendu quelqu'un comme Aliénor toute sa vie.



Un jour de grand désarroi, Aliénor chercha la boîte de conserve et l'enveloppe, qu'elle avait rangées dans un coin, et entreprit d'appeler le numéro d'urgence qui était inscrit en bas du dernier feuillet. Elle prit le téléphone, poussa un grand soupir et composa le numéro.



On lui répondit.



SAV l'Amour en Conserve à votre écoute?



'Bonjour' répondit-elle, 'j'ai un problème, je ne suis pas amoureuse de l'amoureuse que vous m'avez envoyée et...'



'...vous êtes mademoiselle Aliénor E.?' l'interrompit-on 'Nous attendions votre appel, qui aurait dû arriver deux semaines après réception de votre conserve, Etant donné le retard de ce dernier, j'en conclus que vous n'avez pas suivi correctement les consignes de mise en route inscrites au verso du dernier feuillet, veuillez vérifier je vous prie?'



Et Aliénor retourna le dernier feuillet et y vit une série d'inscriptions sous le titre 'procédure d'assortissement' qu'elle n'avait en effet pas remarquée auparavant. Elle balbutia sa confusion à son interlocuteur.



La personne au bout du fil ajouta 'suivez ces instructions à la lettre et cela devrait suffire à solutionner votre problème. Sans ça, il faudra que vous nous renvoyiez Achika et nous nous occuperons de sa réinsertion, en lui trouvant un nouveau foyer. Ceci dit, si tout se passe comme il faut, nous nous reparlerons normalement dans deux semaines.'



'Pourquoi donc?' demanda Aliénor, mais il était trop tard, on avait raccroché.



Un peu sceptique quand au fait que les instructions qu'elle avait oublié de suivre pourraient la faire tomber amoureuse d'Achika, mais désespérée à l'idée que cela ne soit jamais le cas, Aliénor se résolut à exécuter la manoeuvre sans plus tarder. Tout ce charabia tenait à la fois de l'incantation et de la recette de cuisine et le mélange de mots et de mixtures devait prendre effet après une nuit de sommeil pendant laquelle elle et Achika devaient se tenir les mains sans se lâcher.

Cette nuit là, Aliénor serra si fort les mains d'Achika qu'elle crut mille fois entendre ses os craquer. Elle n'avait jamais réfléchi au fait qu'Achika, qui était arrivée chez elle sous forme de conserve, pourrait jamais en repartir, aller vivre une vie ailleurs, aimer quelqu'un d'autre, alors qu'elles se ressemblaient tant et avaient tant en commun et cette idée la travaillait. Achika, quant à elle, s'était vite endormie, soulagée de voir qu'Aliénor avait repris espoir en même temps que quelques couleurs.



Le lendemain, les deux jeunes femmes se réveillèrent enlacées. Aliénor ne comprenait pas ce qui s'était passé, mais sa lassitude semblait l'avoir quittée. En partant travailler ce matin là, elle se maudit d'avoir négligé si longtemps l'étape d'assortissement.



Les jours passèrent, Achika trouva un travail, rencontra des gens. Les moments qu'elle et Aliénor passaient ensemble étaient devenus merveilleux: chacune partageait avec l'autre ses trouvailles de la journée, elles contemplaient ensemble les nuages, riaient aux éclats, se chamaillaient, se consolaient mutuellement devant les films tristes au cinéma, jouaient avec Gabardine en rentrant du travail. La vieille voisine venait les voir et sermonait Aliénor qui le nourrissait d'une boîte de conserve. 'Mais vous savez madame Schmitt' disait Aliénor, un sourire aux lèvres 'les conserves préservent les saveurs et les vitamines et sont aussi nourrissantes et riches que les petits plats préparés, elles sont seulement plus ...pratiques!'

Seulement, en contrepartie du bonheur qu'elle éprouvait, Aliénor ressentait des choses étranges à l'égard d'Achika, des choses qu'elle ne comprenait pas et qui l'épuisaient. Lorsqu'elle peinait à la compréhension d'un papier administratif qu'il lui fallait remplir, Achika faisait le pitre derrière elle, ce qui d'abord l'agaçait beaucoup, mais elle finissait par rire elle aussi avant de s'y remettre, culpabilisant d'avoir perdu toute sa concentration mais le coeur plus léger. Elle ressentait des choses plus dérangeantes: de violentes douleurs dans le coeur l'assaillaient à chaque fois qu'Achika lui parlait d'un de ses nouveaux collègues, elle n'était tranquille à aucun moment de la journée, s'inquiétant sans cesse si elle n'avait pas eu de nouvelles sur ce qui pouvait lui être arrivé, ne parvenait plus à dormir si elle savait Achika loin d'elle et une multitude de petites choses du même genre, qui, deux semaines après avoir effectué la procédure d'assortissement, la poussèrent à rappeler le numéro d'urgence.



'SAV l'Amour en Conserve à votre écoute?'

'Il doit y avoir un dysfonctionnement dans votre système d'assortissement, je crois que j'y suis allée trop fort, j'ai dû mal doser les ingrédients de la mixture, ou dormir trop longtemps après...'

'Examinons d'abord les symptômes' lui répondit l'opérateur. 'Elle vous fait rire sans raisons?'

'-Oui, mais ce n'est pas vraiment le probl...

'-Vous n'êtes pas d'accord sur tout?'

'-Ca arrive, mais là non pl...'

'-Mmh... Je vois. Vous arrive-t-il d'avoir des nausées en pensant à des choses qui l'impliquent?

'-Oui, c'est ça. Pas contre elle, non, mais par rapport à des choses qu'elle vit et que je ne peux pas surveiller, sur lesquelles je n'ai aucun pouvoir.'

'-Des maux de ventre? Des angoisses?'

'-Ah, ça oui, ça arrive aussi.'

'-Elle vous fait pleurer, vous met en colère?'

'-Oui.'

'-Contre elle? Contre vous-même?'

'-Les deux. Mais contre moi, surtout...'

'-Très bien, très bien, je vois...'

'-Que faut-il faire? Il y a une potion? Une mixture? Un sortilège?'

'- Rien de tout ça. Bien sûr, si vraiment elle ne vous convient pas nous pouvons la rappeler et...'

'-Non, non, non, je veux juste une mixture...'

'-Il n'y a pas de solution.'

'-Mais comment? Pour résoudre le problème il faudra bien pourtant...'

'-Il n'y a pas de solution, parce que vous n'avez aucun problème. Vous êtes juste amoureuse. Très amoureuse. Naturellement très passionnée, vous avez longtemps été très seule et maintenant, vous êtes irrémédiablement très très amoureuse.'

'-Ce n'est pas la procédure d'assortissement qui aurait pu faire ça?'

'-En fait, mademoiselle E., il n'y a pas de procédure d'assortissement. Les incantations ne servent à rien et la potion n'est qu'un léger somnifère. Tout s'est passé depuis le début exactement comme le programme le prévoit. Nous vous avons donné la personne qui vous est le mieux assortie, faite pour vous combler et vous rendre heureuse. Vous avez réagi de façon tout à fait normale dans ce cas: vous ne lui avez trouvé que peu d'attraits puisqu'elle vous semblait irréelle et que vous la saviez déjà faite pour vous et vous seule, comme un rêve devenu réalité... Nous avons attendu que vous nous appeliez et à cette occasion, nous avons déclenché ce qui fait qu'une personne qui nous plaît en rêve devient une personne que l'on aime dans la réalité.'

'-Et comment avez-vous fait ça?' demanda Aliénor, troublée.

'-Eh bien, nous vous avons fait peur en vous faisant envisager la possibilité que vous pouviez la perdre...'



FIN



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