La Princesse aux Haillons - ECR





Enfant, je me demandais souvent pourquoi les sapins ne perdaient pas leurs épines en automne et je n'étais jamais satisfaite des assertions que je lisais dans mes livres d'école et qui n'expliquaient rien. En grandissant, j'ai fureté de tous côtés pour trouver une réponse à cette énigme. Mes voyages m'ont permis de rencontrer bon nombre de conteurs et de vieillards instruits de toutes sortes de légendes qui, je le savais, disaient bien plus de vérités sur les mystères de la Nature que les sciences n'en donneraient jamais, mais aucune n'expliquait pourquoi les sapins ne perdaient pas leurs épines en automne.

Un jour de la fin du mois d'août, alors que je me promenais dans les Alpes en compagnie d'une de mes vieilles tantes avec laquelle je venais de renouer après des années de silence, je crus voir passer non loin de nous une jeune femme fort maigre et presque entièrement nue, qui semblait accablée par un chagrin immense.

Il m'apparut vite que j'avais été la victime d'une hallucination, car la vision s'effaça presque aussitôt. Je partageai néanmoins l'évènement avec ma grand-tante qui prit un air bien triste avant de me dire 'l'automne sera bientôt là'. Je lui demandai une explication. Nous nous assîmes sur une grosse racine et elle me raconta l'histoire qui allait répondre à l'interrogation qui avait hanté mon enfance.



A cette époque là, les saisons ne se suivaient pas avec la même régularité qu'aujourd'hui. Il faisait tantôt froid, tantôt chaud, mais aucun arbre ne perdait jamais ses feuilles, elles restaient accrochées aux branches jusqu'à ce que les nouvelles feuilles prêtes à les remplacer soient arrivées à maturité, alors, les anciennes se désintégraient sur place et tombaient, déjà presque à l'état de compost, au pied des arbres. Tout mourait et se renouvelait simultanément, sans cycle ni rigueur.

Une jeune fille, mi déesse, mi mortelle (mais cela n'a guère d'importance) vivait dans un village à l'orée de la forêt. La coutume voulait que l'on offre une robe à son élue. La jeune femme était très convoitée car elle était belle et douce et que son coeur était chaud.



Un premier soupirant lui offrit une robe, elle aima beaucoup ce garçon, mais il se détourna d'elle au bout de quelques mois parce qu'il était encore fort jeune et voulait partir à la découverte du monde. Sa tristesse fut telle qu'elle dut utiliser le tissu de sa robe pour sécher ses larmes, si bien qu'il ne resta plus sur elle que quelques haillons.



La tristesse passa, emportant avec elle un peu de la chaleur du coeur de la jeune femme.



Une seconde soupirante lui offrit une seconde robe qu'elle passa en-dessous des restes de la première. Elle l'aima beaucoup elle aussi, mais elle partit à son tour, lui préférant une occasion d'aller enseigner à l'étranger. Elle déchira des morceaux de cette deuxième robe pour sécher ses nouvelles larmes, plus amères, mais sensiblement moins abondantes. On la nomma bien vite la Princesse aux Haillons, bien qu'elle fut davantage déesse que princesse (mais cela n'a guère d'importance), car elle ne quittait pas ses deux robes déchirées, l'une pour l'amour d'un homme, l'autre pour l'amour d'une femme.



La tristesse passa, emportant avec elle un peu de la chaleur de son coeur. Son corps en revanche, couvert de plus d'étoffe, souffrait moins des hivers rudes.



Un troisième soupirant lui offrit une troisième robe qu'elle passa en-dessous des deux premières. Elle aima ce troisième homme avec force, mais il mourut de la main de l'époux de sa maîtresse qui l'avait découvert. Trahie, mais tout de même malheureuse, la Princesse aux Haillons déchira le bas de sa troisième robe pour sécher ses larmes. Juste le bas, car le chagrin était bien là, mais les larmes ne coulaient plus beaucoup.



La tristesse passa, emportant avec elle encore un peu de la chaleur de son coeur. Son corps résistait bien au froid maintenant et ce nouveau confort l'engourdissait autant qu'il la protégeait.



Une quatrième soupirante lui offrit une quatrième robe qu'elle passa en-dessous des trois précédentes. Bien qu'un peu lasse, elle aima cette autre femme, mais cette dernière la quitta pour l'époux de sa précédente rivale, celui-là même qui avait pourfendu son troisième amour. Une seule larme perla au coin de sa paupière et elle l’essuya d’un revers de manche.

La tristesse passa, laissant son cœur froid et son corps bien chaud sous la robe entière et les trois lambeaux.



La Princesse aux Haillons savait malheureusement bien ce que signifiaient une robe intacte et un corps chaud et prospère : elle ne pouvait plus aimer. Elle alla donc promener sa lassitude dans les bois, contemplant les arbres à feuilles toujours vertes et or et les arbres à épines toujours verts et fiers.


Illustration temporaire.


C’est alors que commença à importer le fait qu’elle fut mi-déesse, car comme elle ne souffrait ni de la faim, ni de la soif, comme ses forces ne faiblissaient pas et comme ses vêtements la protégeaient du froid, elle aurait pu se promener une éternité dans ces bois. En réalité, elle ne s’y promena pas pendant une éternité, mais pendant un siècle, ce qui était tout de même terrible. Un matin, elle prit la résolution de se laisser ensevelir dans la végétation pour trouver le temps moins long et elle s’apprêtait à s’adosser à un tronc couvert de lierre quand elle entendit non loin de là les sanglots d’une jeune fille. Elle la trouva assise auprès d’un sapin, les joues écorchées et vêtue de haillons. Lorsqu’elle lui demanda ce qu’elle faisait là, la jeune fille lui répondit « Ah ma Dame ! Je suis si malheureuse ! Mon amour est mort en voulant défendre notre maison contre les barbares. Ils ont brisé mes jambes et m’ont traînée jusqu’ici, au pied de ce sapin d’où je n’ai pas pu bouger. J’ai tant pleuré que j’ai utilisé toute ma robe pour sécher mes larmes. Voilà des jours entiers que je suis ici à mourir de froid et de chagrin. Mes larmes me brûlent tant que j’ai voulu les essuyer avec des épines de sapin car je n’ai rien d’autre, mais me voilà toute écorchée en plus. Et mon cœur me brûle encore davantage que mes larmes, il se consume tout entier... Mais ne me regardez pas ainsi ma Dame, car vous avez les yeux tout pareils à ceux de mon défunt amour et cela me tue ! »

Devant ce triste spectacle, la Princesse aux Haillons sentit la carapace de pierre qui avait enfermé son cœur se briser en mille morceaux. Elle ressentit alors pour la jeune fille un amour plus grand que tout ce qu’elle avait pu éprouver jusqu’ici et subitement terrifiée à l’idée de perdre ce petit être fragile au corps froid et au cœur brûlant, elle se dévêtit de ses propres haillons un à un pour en couvrir la malheureuse. Pendant des jours entiers, elle la soigna, la consola, la berça, mais malgré toutes ses attentions, la jeune fille mourut dans ses bras, glaciale et fiévreuse.



Au funeste moment où elle perdit son véritable amour, la Princesse aux Haillons (qui en réalité était une Déesse et c’est une information capitale) ne put se résoudre à dévêtir le petit corps brisé, mais elle aurait pourtant fait bon usage de tous les haillons et de toutes les robes du monde tant le flot de ses larmes ravageait ses joues. Comme elle était à moitié Déesse, elle ne pouvait mourir, mais comme elle avait un cœur à demi-humain, elle ne pouvait non plus se consoler. Elle n’était plus vêtue que de quelques fils et commença à déambuler, arrachant aux arbres toutes les feuilles qu’elle pouvait leur enlever pour essuyer ses larmes, tant et si bien que bientôt les arbres furent nus. Elle renonça vite aux épines des sapins qui entaillaient ses joues et se transforma en pierre pour passer le premier hiver. Les arbres étaient devenus de grands squelettes tristes et la Princesse aux Haillons (qui était en réalité la déesse de l’Automne) dut attendre que les arbres renaissent tous pour recommencer sa ronde et les effeuiller à nouveau, jetant derrière elle les lambeaux de feuilles, trempés de ses larmes.


Et c’est ainsi que je découvris pourquoi les sapins n’étaient jamais nus : parce que la Déesse de l’Automne, au cœur si chaud et au corps si froid, ne pouvait utiliser leurs épines pour venir à bout de ses larmes.




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