Asphodèle - ECR



Ancienne illustration (bientôt remplacée).


Il était une fois, dans le plus beau royaume ayant jamais existé, un grand Roi, aussi riche et puissant qu’il était malheureux.

Dix ans avant notre histoire, une épidémie lui avait enlevé son épouse bien-aimée et il ne se consolait pas de cette tragique perte. Son seul maigre plaisir était de voir, entre deux affaires d’état, sa jeune et ravissante fille, la Princesse Asphodèle.

La jeune princesse était très grande et très belle et ses seize printemps s’épanouissaient à merveille dans une longue chevelure noire aux reflets bleutés. C’était sa chevelure, avant toute autre chose, que son père chérissait en elle, car elle lui rappelait celle de sa défunte épouse.

Ils vivaient au château dans une triste paix silencieuse, remplie du souvenir de la Reine.

Privée de la manifestation de l’amour de son père, la jeune Asphodèle occupait ses journées à jouer avec les gardes du château qui aimaient tous beaucoup sa joie et sa vivacité d’esprit, ainsi sans doute que ses charmes croissants. Ils lui apprirent à manier l’arc et l’épée et elle se montra vite si habile que souvent, les chasseurs du château lui proposaient de venir chasser avec eux le gibier destiné au souper du Roi. Toujours elle refusait, car elle n’aimait pas blesser les bêtes et au lieu de parcourir les bois armée, elle s’isolait dans sa chambre pour écrire des histoires et peindre, car elle excellait aussi dans les arts.



Arriva le jour de son dix-septième anniversaire.

Le soleil était à peine levé quand le Roi entra dans la chambre de la jeune princesse. Il la trouva appliquée à enluminer un conte de son invention dans un grand livre de cuir odorant. Elle y avait dessiné une jolie bergère aux longs cheveux d’or et enduisait d’encre l’apprêt qui les couvrait.

Le Roi, soucieux que sa fille écoutât avec soin ce qu’il avait à lui annoncer, s’approcha de sa table de travail et referma le grand livre sur l’encre encore humide. Tout en caressant ses cheveux il lui dit :



Ma fille, je suis vieux et fatigué et je n’ai pas d’héritier mâle. Vous êtes en âge de prendre un époux. Dès demain, les meilleurs partis de tout le royaume et des contrées voisines se présenteront et vous choisirez parmi eux celui qui aura la chance de porter ma couronne lorsque je ne serai plus de ce monde et aussi qui vous donnera des enfants.



A ces mots, Asphodèle fut saisie d’une curieuse appréhension, très vite doublée de terreur. Un époux ? Quelle idée étrange ! Elle n’avait pas besoin d’époux ! Ses rires lui venaient de ses promenades au bois avec ses chiens, ses affections allaient toutes pour sa servante Lucie qui essuyait ses larmes et coiffait ses cheveux et son cœur battait dès que le vent sifflait. Qu’aurait-elle fait d’un époux ? Quant à avoir des enfants, cette idée était encore plus saugrenue : son jeune corps et son esprit léger, malgré toute sa sagesse naissante, n’étaient ni désireux de donner la vie, ni prêts à le faire. L’idée même d’un héritier au trône lui agaçait l’esprit : si un parfait étranger de son choix pouvait aspirer au trône, en quoi leur enfant conserverait-il ce droit plus qu’un autre choisi par le même hasard ?

Elle voulut aussitôt poser des questions sur la logique des lignées et ainsi se soustraire à la volonté de son père, mais l’air résolu et fermé qui se lisait sur son visage la dissuada de protester : quelles que fussent les raisons, fondées ou absurdes, qui la poussaient vers ce destin d’épouse et de mère, elle savait qu’elle ne pourrait leur échapper.



La nuit fut longue et agitée pour la jeune Princesse qui, comme bien souvent, fit des rêves étranges dont elle se réveilla avec la pénétrante sensation d’être observée par un œil glacé, mais ce n’était que la lune qui brillait à travers les rideaux et Lucie, qui veillait non loin de sa maîtresse, vint les tirer pour elle. « Ma douce Lucie » dit Asphodèle « comme je voudrais rester toujours ainsi, auprès de toi, sans jamais épouser personne. Pourquoi l’enfance ne peut-elle durer éternellement ? Lucie vint s’asseoir sur le tapis au pied du lit d’Asphodèle et lui dit d’une voix chaude : « Maîtresse, vous devez dormir, demain est un jour important, une Dame ne peut être heureuse que lorsqu’elle est bien mariée à un gentil garçon. J’espère me marier un jour moi aussi. Quel bonheur de s’unir à quelqu’un que l’on aime.» Asphodèle ne répondit pas tout de suite. Elle prit la main de Lucie et ferma les yeux. Un long instant passa et juste avant de s’endormir elle murmura « …et quel malheur lorsque l’on n’aime pas ».



Ancienne illustration (bientôt remplacée).




Dès le lendemain matin, Asphodèle fut conduite par un sergent de son père dans la salle du trône qui était en effervescence. De toutes parts, les serviteurs s’activaient pour faire bon accueil aux princes et jeunes gens qui affluaient, souvent accompagnés par leurs suites. Ceux d’entre eux qui ne pouvaient se déplacer avaient envoyé des émissaires chargés de montrer à la jeune Princesse d’immenses portraits de leurs maîtres.



Asphodèle, assise sur le grand fauteuil incrusté de pierreries de son père, regardait les prétendants défiler avec un air ennuyé et vaguement surpris par tant d’agitation. Tous s’extasiaient en vers devant sa longue chevelure irisée de nuit et coiffée d’un ravissant peigne d’argent. On lui offrit des terres, des bijoux et des étoffes. Les émissaires rivalisaient de pompe pour attirer ses grâces sur leur maître.



La journée passa, suivie d’une autre, et d’une autre encore et tout un mois s’écoula pendant lequel tous les jeunes gens du pays s’inclinèrent devant la Princesse, en chair ou en peinture, sans qu’elle jetât pour autant son dévolu sur l’un d’entre eux.

Au soir du trentième jour, le Roi rendit à nouveau visite à sa fille et la pressa de rendre sa décision dès le lendemain, car la cour s’épuisait à héberger et entretenir ainsi tous ces visiteurs et leurs suites. La peur gagna le ventre d’Asphodèle lorsqu’elle comprit l’enjeu de tout ceci. Elle embrassa son père et lorsqu’il la quitta, elle alla s’asseoir à sa table et ouvrit distraitement son grand livre de contes.

« Je n’ai pas la chance d’avoir une fée pour marraine » se dit Asphodèle « aucun sortilège ne peut me soustraire à l’absurde volonté de mon père. »

« Ma fille » se dit-elle, car elle aimait se parler en ces termes « tu vas devoir trouver une solution seule ».

Elle réfléchit ainsi jusqu’au matin, pleurant parfois dans ses mains jointes de désespoir. Au chant du coq, elle comprit que la seule échappatoire au choix terrible qui l’attendait était la fuite. « Mais pour cela » se dit-elle « il te faudra un déguisement ». Convaincue que la laisser dans l’ignorance de ses plans lui sauverait la vie, elle renvoya Lucie, non sans une grande peine, puis elle sortit d’un grand coffre les pantalons qu’elle portait lorsqu’elle apprenait à manier l’épée et s’en vêtit. « C’est peine perdue, mes cheveux me trahiraient ». Baissant les yeux de découragement, elle les posa sur son livre de contes qui était ouvert à la page de la jolie bergère et remarqua que depuis la dernière fois, elle n’avait pas fini d’en encrer la chevelure. Inspirée par cette image, Asphodèle prit le petit couteau que lui avait un jour donné le garde chasse du château pour couper des fleurs et ainsi équipée, trancha une longue mèche de sa tête. En quelques instants, le visage inondé de chaudes larmes, Asphodèle en eut fini avec sa chevelure qui gisait désormais en serpentins inertes sur le sol.

Elle se retourna vers son miroir et l’image qui y était reflétée la fit pâlir : « voilà que je ressemble à un berger absurdement travesti ! Jamais personne ne me reconnaîtra ainsi, ni d’ailleurs ne voudrait plus m’épouser » se dit-elle, à la fois triste et soulagée. Afin de laisser à sa bonne Lucie un indice sur son sort, elle cacha une de ses mèches à l’intérieur de son grand livre de contes avant de se débarrasser des autres. Elle pleurait toujours lorsque, après avoir empoché son peigne d’argent favori, elle ouvrit la porte de sa chambre et traversa le dédale des couloirs encore déserts du château. Les gardes qui étaient accoutumés aux allées et venues des serviteurs ne prêtèrent pas attention à ce grand garçon voûté qui passa devant eux et ils l’eurent vite oublié.



Asphodèle était dehors.

Où aller ? Au Sud, la mer, à l’Est les grandes forêts où les chasseurs du Royaume trouvaient le gibier nécessaire à la vie du château, à l’Ouest la cité des marchands. Asphodèle ne pouvait emprunter aucune de ces directions : elle ne savait comment prendre la mer, les forêts et la cité grouillaient de gardes, chasseurs et brigands qui auraient tôt fait de l’attaquer ou pire encore : la reconnaître et la ramener de force au château pour toucher la récompense qui ne manquerait pas d’être proposée par le Roi. Il ne restait plus que les collines du Nord et bien qu’Asphodèle fut complètement ignorante de ce qui s’y trouvait, elle décida d’opter pour cette solution. Mieux valait l’inconnu.



Elle marcha très longtemps en direction du Nord et quitta le royaume sans se retourner. Alors que le jour déclinait, donnant à la campagne environnante les ravissantes teintes cuivrées d’une fin d’été, elle croisa un attelage de belle allure qui redescendait vers le Sud. Un fanion noir au bout d’un mât claquait dans l’air. A la vue d’Asphodèle, le cocher ralentit, puis s’arrêta tout à fait.

« Mon garçon, que vas-tu donc faire dans cette direction ? » dit le cocher. « Je voyage dans l’espoir de trouver un travail » répondit Asphodèle, qui avait eu le temps de réfléchir à ce qu’il lui faudrait faire pour survivre dans sa nouvelle vie. « Bien. Tu n’es pas aussi fou que les autres. Ils essaient tous, mais tous échouent. La soif de pouvoir et de richesses a causé leur perte à tous. Même mon jeune Maître, qui était jeune et beau comme toi... Vois : c’est sa dépouille que je ramène chez son père. Ne t’approche surtout pas du château mon garçon, surtout pas. La sorcière borgne t’arracherait la vie en un regard. Aucune richesse ne vaut de risquer une mort si cruelle. » Puis il asséna un coup de fouet à son attelage et repartit, en marmonnant encore « n’approche pas le château mon garçon, non, non, non, surtout n’approche pas le château ». Asphodèle resta un long moment, pantelante, sur le bord du chemin. Quand elle reprit la route, ses pensées étaient toutes tournées vers l’identité de cette affreuse sorcière borgne qui ôtait la vie des gentilshommes des environs. Elle espérait trouver des réponses à ses interrogations au prochain village. Lorsqu’elle y fut arrivée, la nuit était tombée et la pluie avait commencé à s’abattre avec force sur la terre. La lune, brumeuse et à moitié cachée, donnait aux ruelles un aspect fantomatique. Elle s’arrêta dans une petite auberge, trempée jusqu’à l’os et éreintée, bien décidée à trouver un travail dès le lendemain matin. La nuit à l’auberge lui coûta deux des dents de son peigne d’argent.

Par chance pour Asphodèle, l’apprenti de l’architecte du village quittait la région pour retourner à la ferme de ses parents, laissant une place vacante derrière lui. Sans hésiter, elle se présenta à l’architecte et lui proposa ses services contre la soupe et le logis. Quelque peu rassuré par le regard intelligent de ce grand garçon, l’architecte accepta, à la condition qu’il s’occupe également de quelques tâches ménagères.



Illustration temporaire.



Les jours passèrent et Asphodèle apprenait vite à tracer les plans et imaginer les volumes. Souvent, il lui fallait aussi aller rendre visite au maçon, ou aux nobliaux des alentours, pour leur apporter de grandes pages sur lesquelles les plans de constructions à chaque fois plus belles et plus originales avaient vu le jour, toujours, cela va sans dire, au crédit de son maître qui pourtant s’était bien vite fait dépasser par son élève. Chaque jour, Asphodèle allait chercher de l’eau au puits à la sortie du village et chaque jour, elle voyait au sommet de la colline le château duquel revenaient souvent les mêmes attelages en deuil. Elle avait appris du commis boucher que la sorcière borgne n’était autre que la seule fille du roi, touchée enfant par une malédiction qui terrassait toute personne au cœur impur et aux intentions mauvaises qui croiserait son œil, ainsi que toutes les personnes qui lui auraient menti. Elle portait pour cela un bandeau de cuir noir qu’elle ne devait pas enlever, sous peine de tuer sur le coup son interlocuteur. Sa beauté était telle et les richesses du Roi si grandes que tous les jeunes gens téméraires se présentaient malgré tout au château, espérant conquérir son cœur et hériter de ses charmes et de ses biens. En revenant du puits, Asphodèle regardait en direction du château et croyait entrevoir l’étincelle de feu de la chevelure de la Princesse. Elle restait là à contempler cette vision lointaine et une fois rassasiée de souvenirs de son propre passé et d’interrogations sur la fille du Roi, elle reprenait le chemin de l’office de son maître.



Pendant ce temps-là, la vie devenait insupportable au château. L’œil de la princesse foudroyait sans merci chaque nouveau prétendant qui lui faisait la cour, dès qu’elle soulevait son bandeau, malgré les supplications du Roi son père qui n’en pouvait plus de l’odeur de mort qui planait au château. La princesse était malheureuse de porter tant de deuils et déçue par la nature humaine, en voyant que chaque jeune homme qui se présentait à elle nourrissait l’espoir d’accéder au trône plus que celui d’atteindre son cœur, cependant, elle ne pouvait s’empêcher de soulever son bandeau en leur présence. Tous les jours, elle sortait sur le chemin de ronde et envoyait au ciel une immuable prière, celle d’être, un jour, libérée de cette malédiction en rencontrant un homme qui l’aimerait pour ce qu’elle était et non pour les biens de son père. Mais quelqu’un veillait à ce que son malheur perdure : sa belle-mère, qui n’était autre que la sorcière à l’origine de sa malédiction, jalouse de sa beauté et des augures heureux qui couvraient sa naissance et qui s’était faite de miel pour approcher le roi et obtenir son amour. Cette cruelle femme surveillait la princesse à chaque fois qu’un prétendant se présentait à elle et la forçait par un sortilège à soulever son bandeau, se protégeant elle-même de l’œil ravageur par le procédé inverse.



Le roi passa de longs mois à réfléchir à une solution à ce problème, une solution qui ne compromettrait pas sa succession et il finit par se résoudre, sur les conseils de sa perfide épouse, à enfermer la jeune princesse dans une tour, où elle passerait le restant de ses jours, le dégageant ainsi de l’obligation d’une filiation royale (car en ces temps, les problèmes les plus complexes se résolvaient ainsi). Comme il aimait tendrement sa fille mais avait très peur de son don et craignait par-dessus tout qu’elle ne devine ses plans et le tue de son œil glacial par impulsion de vengeance, il décida de lui dire la vérité. La princesse était sage et si lasse de causer tant de souffrances qu’elle accepta cette solution avec soulagement, ne demandant pour seule consolation qu’une retraite belle et confortable.

Il fut donc décidé que l’on ferait appel au meilleur architecte du royaume et que ce dernier devrait répondre à tous les désirs de la jeune fille du roi. C’est ainsi qu’un envoyé du château partit arpenter la province en quête du meilleur ouvrier.



Le maître d’Asphodèle avait gagné en notoriété par son biais, si bien que l’envoyé du roi rencontra partout les mêmes échos louant son travail et ses qualités créatrices. Il se présenta un matin à l’office de l’architecte, d’où il repartit quelques heures plus tard en pestant, emmenant avec lui Asphodèle. Le maître architecte, enorgueilli du nouveau succès de son établissement et convaincu que le mérite lui en revenait, avait refusé de quitter son office et tenu tête à l’envoyé du roi, ne daignant qu’à la toute fin de l’entrevue se débarrasser d’Asphodèle contre quelques sacs d’or en arguant qu’il s’agissait là du moins bête de ses élèves et qu’il ferait bien l’affaire. L’envoyé du roi, qui était un froussard, craignait l’architecte autant que son roi et n’osa pas résister à l’un pour satisfaire l’autre. Il pria donc tout le long du chemin qui les ramena au château, criant souvent, suppliant parfois la jeune Asphodèle qui, bien loin des craintes de son compagnon, ne se tenait plus d’excitation à l’idée de rencontrer la princesse.



Il faisait nuit quand les deux arrivèrent au château et l’on offrit à Asphodèle une chambre charmante et confortable, très semblable, quoique plus modeste, à celle qu’elle avait chez son père. Cela lui rappela sa bien-aimée Lucie et c’est le cœur tout empli de tristes réminiscences qu’Asphodèle partit vers une nuit agitée, habitée de ces étranges rêves qui l’avaient quittée pendant ces derniers mois, tous dominés par la présence d’un œil glacé, tranchant et pesant comme une lame de plomb.



Au petit matin, la femme du roi vint chercher Asphodèle dans sa chambre. Cette dernière, faute du réconfort de sa bonne Lucie, n’avait pu rester très longtemps au lit et la reine la trouva entrain de faire les cent pas devant la fenêtre. Fort heureusement, Asphodèle avait pris l’habitude d’enserrer sa poitrine et de la cacher sous une chemise le plus souvent possible, car si en dehors du château, elle ne risquait que la honte d’être découverte femme, à l’intérieur, elle encourrait le châtiment de pendaison pour avoir caché son identité réelle. Sous l’escorte de la reine et de deux gardes, elle rejoignit la salle du trône où le Roi l’attendait, en compagnie de la jeune princesse.

« Voici ma fille, Meyedane, c’est pour elle que vous allez construire une retraite, aux limites du domaine du château, dont elle ne devra pouvoir sortir... »

Le Roi continua son explication, mais Asphodèle ne l’écoutait plus que d’une oreille bien distraite. Elle était plongée dans la contemplation du visage de la belle Meyedane. Le bandeau de cuir ciselé qui cachait son œil droit ajoutait le mystère à la splendeur de ses traits et Asphodèle imaginait que la symétrie de ces deux grands yeux vert vaudrait sans doute plus que toutes les richesses des royaumes de leurs deux pères réunis. En voyant l’interminable chevelure de feu qui galopait sur ses épaules et le long de son dos, Asphodèle sentit un violement pincement au cœur, songeant à la sienne qu’elle avait sacrifiée pour sa fuite et elle n’en ressentit que plus d’adoration pour Meyedane, là où d’autres auraient sans doute expérimenté la plus vive jalousie. Asphodèle détourna le regard pour le reporter sur le Roi au moment où elle vit les joues de la jeune princesse s’empourprer d’être ainsi dévisagée. De son côté, Meyedane eut le souffle coupé par la grâce de l’architecte, auquel de longs muscles donnaient une allure mi féline, mi végétale. Les reflets bleus qui jaillissaient tant de ses cheveux que de son regard lui conféraient une grande douceur et aussi une grande force. Elle sentit son cœur s’emballer et éprouva la plus grande joie en pensant qu’elle n’aurait pas à tuer si beau garçon puisqu’il ne demandait pas sa main. De la même façon, elle se refusait à croire qu’il y eut jamais eu dans ces yeux là la moindre pensée déshonorante ni le moindre mensonge qui aurait pu donner à son œil maudit matière à le frapper.

L’entretien s’acheva et Asphodèle fut conduite à l’orée du royaume, à l’emplacement où elle allait devoir construire la tour de Meyedane. Le lieu était charmant, mais la pensée de voir la jeune femme enfermée dans une tour de solitude jusqu’à la fin de ses jours la révolta tant qu’elle se résolut à intégrer à ses plans une sortie secrète, dont elle s’occuperait elle-même, et à n’en révéler l’existence qu’à Meyedane elle-même. Elle était prête à risquer sa tête une deuxième fois pour le bonheur de ce bel œil vert.



Illustration temporaire.



Les mois passèrent et Meyedane et Asphodèle se voyaient souvent, sous le regard vigilant d’un ou plusieurs gardes du château et leur entente ne faisait que s’accroître. L’architecte partait sur les lieux du chantier et revenait toutes les lunes passer quelques jours au château pour choisir avec elle les détails de construction des appartements de Meyedane. Plusieurs fois, elle voulut lui avouer la réalité de sa condition, mais toujours, la présence du garde l’en dissuadait et elle penchait à nouveau le visage vers ses plans, triste de ne pouvoir dire la vérité à celle en qui elle avait trouvé une si belle âme à aimer.

Il fut décidé, à quelques jours de la fin des travaux, que Meyedane et une petite suite rejoindraient les maçons sur le chantier pour en inspecter l’avancée, mais l’agitation des lieux ne leur laissa pas plus d’intimité. Elle et Asphodèle convinrent ensemble des derniers arrangements à apporter aux intérieurs. Malgré l’austérité habituelle de ce type de constructions, Asphodèle était parvenue à en faire un endroit majestueux et chaleureux, dont les étages étaient lumineux et même les pièces dépourvues de fenêtres, par un savant agencement de miroirs, n’étaient pas si obscures que cela. Le dernier soir, alors que chacune était partie de son côté pour la nuit, Meyedane n’avait pu s’empêcher de se soustraire un instant à la surveillance de ses suivantes pour aller espionner Asphodèle. Quels ne furent pas sa surprise et son émoi lorsqu’elle vit celle-ci libérer sa poitrine de la bande de tissu qui l’enserrait ! Elle retourna en silence vers sa couche, tremblant comme une feuille de la découverte qu’elle venait de faire et fut incapable de trouver le sommeil. Toute la nuit, elle réfléchit à la complexité de cette situation mais au petit matin, elle prit la résolution de taire sa découverte et de faire part à son père de son affection pour le jeune architecte, espérant ainsi que celui-ci consentirait à les unir. Apaisée par cette folle pensée, elle s’endormit pour quelques courtes heures de sommeil réparateur.



Le lendemain, Asphodèle, Meyedane et sa suite rentrèrent donc ensemble au château. Il était prévu que la jeune femme s’installât dans sa retraite une dizaine de jours plus tard. Asphodèle et elle passaient maintenant tout leur temps ensemble, prétextant le choix des tapisseries et des divers ornements qui viendraient parfaire la tour de Meyedane. Cette dernière n’avait pas oublié sa décision et profita d’un repas pris en compagnie de son père pour révéler timidement le goût qu’elle avait pris de la compagnie du jeune garçon. La mine du Roi s’assombrit et il marmonna quelques mots parmi lesquels Meyedane ne put saisir que ‘ton œil risque de le tuer’ et ‘il est de bien modeste condition’. Mais voyant le visage si nouvellement heureux de sa fille, il ajouta, esquissant un sourire : « Cela dit, je ne pourrai guère empêcher ce jeune homme de se présenter au tournoi qui sera organisé pour ma succession, n’est-ce pas ? Et ma foi, si son cœur est pur et digne de toi, je ne crois pas qu’il ait grand-chose à craindre de ta petite malédiction... »



La reine voyait d’un mauvais œil cette si bonne entente et craignait que le Roi, attendri par l’évidente tendresse qui unissait les deux jeunes personnes, ne se décide à choisir de les unir malgré la pauvre condition de l’architecte. Elle enrageait de la perspective d’un heureux avenir pour Meyedane. Ses pouvoirs lui permettaient de savoir nombre de choses parmi lesquelles le fait que la pureté de l’âme d’Asphodèle en ferait un ennemi difficile à évincer. La nuit même du repas entre sa belle-fille et le Roi, la reine se promena dans les couloirs, cherchant une ruse pour compromettre Asphodèle. Entendant cette dernière gémir dans son sommeil pendant un de ses habituels cauchemars, elle ouvrit la porte de sa chambre et entrevit sur la poitrine agitée de celui qu’elle croyait être le jeune homme le sein d’une fille. Elle comprit immédiatement ce que cela signifiait et se retira en silence, complotant déjà un stratagème pour se débarrasser de la dangereuse présence de l’architecte. Elle ne fut pas longue à ériger un plan diabolique et dès le lendemain matin, elle convoqua son époux, Meyedane et Asphodèle, ainsi que deux gardes qui devraient servir de témoins, sous le prétexte d’une grande révélation. Lorsqu’ils furent tous réunis dans la salle du trône, elle parla en ces mots : « Mon cher époux, souvenez-vous que la loi écrite par votre père punit de mort toute personne mentant sur son identité pour entrer au château. Je vais vous montrer que le jeune homme qui est ici et auquel vous avez confié la construction de la retraite de votre seule fille ainsi que le privilège de sa compagnie est en fait coupable de la plus infâme des trahisons. » Le Roi regarda tour à tour Asphodèle, qui avait blêmi et sa propre fille, qui n’avait pas plus de couleurs aux joues qu’un mort. « Quelle est cette folie ma femme? » demanda le Roi « prouvez-donc ce que vous avancez ! ». La reine se plaça juste derrière Asphodèle et parla à nouveau, les yeux plantés dans celui agrandi par la terreur de Meyedane, qui commençait à comprendre ce qui allait se passer. « Ce jeune garçon, a usé du plus pendable des stratagèmes pour s’infiltrer dans votre demeure et mettre votre couronne en péril en vous assassinant. » « C’est faux ! » s’écrièrent Asphodèle et Meyedane d’une même voix, mais la sorcière ne s’arrêta pas là. « Ah oui ? Si ceci est faux, nieras-tu aussi que, pour prendre l’apparence d’un architecte digne de confiance, tu t’es vouée à la comédie du travestissement ? Mon époux, si cela est faux, l’architecte pourra aisément le prouver, mais si elle le nie, l’œil de Meyedane aura tôt fait de distinguer son mensonge et de la châtier en un regard ». Le Roi, terrifié et ébahi tourna les yeux vers Asphodèle. « Cela est-il vrai mon garçon, t’es-tu rendu coupable du crime de travestissement pour t’infiltrer dans ma demeure ? ». Le silence se fit épais. La reine éleva une nouvelle fois la voix « Meyedane, mon enfant, soulève ton bandeau pour le jugement de cette imposture ». Meyedane menait une lutte désespérée contre sa main qui, malgré son refus d’obéir, se leva lentement vers le bandeau de cuir noir et le souleva en un geste saccadé.



Asphodèle resta figée de terreur en apercevant cet œil bleu glacial et tranchant qui lui était si souvent apparu en rêves. Pétrifiée, elle songea à peine à se défendre de l’accusation de tentative d’assassinat, mais un sursaut ranima son esprit et elle tint à s’en acquitter devant le Roi. Une fois lavée de ce soupçon, elle fut incapable de se décider à parler davantage. Quoi qu’elle dise, la mort l’attendait. Préférant enfin une mort qui lui serait donnée par la belle Meyedane qu’une pendaison pour trahison, elle résolut de se taire et formula ainsi tacitement son tout premier mensonge délibéré par omission de parole, ancrant fermement ses yeux bleus dans ceux, immenses, de la belle jeune femme. La sentence fut immédiate. Meyedane poussa un hurlement en voyant le beau corps d’Asphodèle s’effondrer sur la pierre froide de la salle du trône, sans plus de bruit d’un fétu de paille. Le Roi, quant à lui, s’était précipité pour prendre sa fille chancelante dans ses bras.



Les gardes qui étaient là prirent la parole pour dire à l’assemblée que le souverain du royaume voisin pleurait le départ de sa fille, dont la description ressemblait en tout point à la jeune fille nouvellement découverte qui gisait au sol et que son nom et sa date d’arrivée coïncidaient avec celle du départ de la jeune princesse, ce qui leur avait paru suspect au premier abord, mais dont ils ne s’étaient plus souciés, convaincus qu’ils étaient que l’architecte était bel et bien un garçon.

Le Roi partit dans une colère terrible et s’exclama « ma femme ! Vous avez accusé une fille de Roi de vouloir ma mort et sans cette erreur de jugement de votre part, je l’aurais sans doute graciée pour son travestissement et je n’aurais pas aujourd’hui à pleurer ainsi cette pauvre enfant, ni à condamner un monarque voisin à mourir de chagrin pour la perte de sa seule fille ! »

La reine, rusée, qui s’était retirée au tout dernier moment pour éviter de croiser le regard de Meyedane, feignit le choc et la tristesse d’avoir accusé à tort de tentative d’assassinat cette pauvre enfant. Elle était si habile pour ensorceler l’esprit du Roi qu’il ne fut plus fait cas de sa culpabilité. Les gardes furent tenus au silence et on leur fit préparer en secret un convoi mortuaire qui devrait ramener le corps de la princesse en même temps que la nouvelle de sa mort. Les mauvaises conditions météorologiques interdisant un voyage de ce type condamnèrent le Roi à enfermer plusieurs jours durant le corps d’Asphodèle dans une des salles du château, sous les regards à demi morts de Meyedane et la garde permanente d’un soldat qui avait tant pour mission de veiller le défunt corps que de s’assurer que Meyedane ne mettrait pas fin à ses jours dans un élan de désespoir. Jour après jour, à l’étonnement de tous, le corps blanc d’Asphodèle, bien que froid et rigide, ne dépérissait pas. Meyedane caressait incessamment ses cheveux aux reflets bleutés et la vie semblait la quitter plus vite que celle qu’elle veillait. Plus un aliment ne passait sa bouche, plus un de ses yeux, tous deux grands ouverts sur le visage d’Asphodèle ne se fermait, fût-ce pour pleurer.



Le Roi, troublé par le désarroi de sa fille, avait renoncé à sa décision de l’envoyer en retraite et ne parvenait pas à la distraire de son chagrin. Son impuissance et sa propre peine de voir sa fille privée d’une personne qu’elle aimait tant l’avaient rendu irascible et toutes les sorcières de bonnes ou de mauvaises intentions devraient le savoir: un esprit agité est des plus difficile à contrôler. La reine perdait peu à peu de son emprise sur le Roi, mais elle l’ignorait. Elle ne faisait donc pas plus d’efforts que de coutume pour cacher sa mauvaise nature. Comme toutes les femmes vaines, qu’elles possèdent des pouvoir magiques ou non, elle aimait à passer de longues heures devant son miroir et il lui arrivait parfois de parler à voix haute alors qu’elle s’y contemplait. Ce fut là l’ultime erreur qui causa sa perte. Le Roi la surprit alors qu’elle ajustait son collier de perles et se flattait de la réussite de ses mauvais coups. Apprenant ainsi que sa fille et lui-même avaient été manipulés par cette sorcière et lui devaient tous leurs malheurs depuis si longtemps, le Roi jaillit de l’entrebâillement de la porte et laissa éclater sa rage en portant à la reine un coup fatal dans le creux de ce même dos qu’il avait jadis trouvé si beau.





A peine la reine eût-elle rendu son dernier soupir que la malédiction cessa d’être. Le Roi eût l’impression de s’éveiller d’un long et poisseux rêve. Il contempla avec dégoût l’aride beauté du corps ensanglanté auquel il venait d’ôter la vie et frappé d’un soudain et fol espoir, il se précipita dans les sous-sols. Sa joie fut immense lorsqu’il vit sa fille bien-aimée suspendue au cou de la jeune princesse, qui jetait de grands yeux ébahis tout autour d’elle. La malédiction, toute puissante soit-elle, n’avait pas eu le pouvoir de séparer deux êtres qui s’aimaient d’un amour si sincère, pour une chose si futile qu’un petit mensonge à peine formulé. Le Roi renvoya le garde ébahi, lui commandant d’aller chercher le corps qui gisait dans les appartements de la reine et d’y mettre le feu.

Le miracle n’arrêtait plus de surprendre et d’enchanter les trois heureux rescapés, mais au bout d’un instant, le Roi fronça les sourcils et se tut, comme frappé d’un nouveau malheur. Meyedane s’en rendit compte et devina tout de suite ses pensées. Elle s’approcha de lui, l’enlaça comme on enlace un petit enfant et lui dit avec douceur « Père, je vois bien que vous êtes malheureux et ne savez que faire pour votre succession. Si vous consentez à ce que jamais plus je ne quitte cet amour que le destin m’a envoyé, organisez un tournoi et trouvez un successeur digne de votre confiance. Je ne veux pas qu’Asphodèle vive dans le mensonge de son identité. Je renonce à mon droit royal, nous vivrons Asphodèle et moi dans la tour qu’elle m’a fait construire, si elle le souhaite aussi. Ainsi, les apparences seront sauvées, la sécurité du royaume préservée et notre bonheur à tous garanti. Qu’en pensez-vous, père ? »



Il y eut un long silence pendant lequel le Roi parut réfléchir intensément. Asphodèle, pendant ce temps là, pourtant remise d’une chose aussi fabuleuse que sa résurrection, ne revenait pas du bonheur soudain qui lui était donné. Elle dévisageait Meyedane et admirait la symétrie impeccable de ses deux yeux, l’un vert, l’autre plus bleu qu’un glacier. Quand enfin le Roi reprit la parole, ce fut pour dire, le visage toujours grave « J’en pense, mes filles, que nous allons devoir demander à ce jeune architecte d’aménager une porte discrète à ta retraite Meyedane... » Asphodèle, un sourire triomphant sur le visage, avoua l’existence d’une telle porte et confessa n’avoir pu se résoudre à enfermer Meyedane dans une prison, même dorée.

Convaincu par cette parole qu’Asphodèle avait toujours souhaité autant que lui le bonheur de sa fille, le Roi se laissa finalement laisser à un grand éclat de rire, ressentant pour la première fois depuis fort longtemps une joie sincère et qui semblait ne jamais devoir le quitter.





Le père d’Asphodèle était mort de vieillesse avant de savoir ce qui était advenu à sa fille et le royaume était revenu à un jeune cousin éloigné, tout à fait capable et de belle prestance qui s’était tout de suite entiché de la jolie Lucie et avait décidé contre vents et marées d’en faire sa femme. Le père de Meyedane quant à lui avait trouvé un successeur courageux et sage qui fut bien vite mis au courant de l’histoire et qui s’assura tout le temps que dura son règne que les deux jeunes femmes ne manquaient de rien.

C’est ainsi que Meyedane et Asphodèle vécurent dans cette belle demeure qu’elles avaient conçue ensemble. Est-il besoin de préciser qu’elles y vécurent heureuses ?





FIN







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